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Monsieur l'Ambassadeur, C'est avec émotion et colère que j'ai récemment pris connaissance des maltraitances subies par les lévriers galgos dans votre pays. Après avoir vaillamment servi leurs maitres, ces chiens sont souvent martyrisés puis sacrifiés par d'ignobles individus absolument indifférents aux souffrances inouïes qu'ils infligent. Ces coutumes barbares sont désormais indignes d'un pays comme l'Espagne, membre de la Communauté Européenne. Et pourtant, elles continuent d'être tolérées par les autorités de votre pays. Je suis certain(e) que, portées à la connaissance du public, elles seraient d'ailleurs susceptibles de faire fuir un grand nombre des touristes qui visitent chaque année votre beau pays. Aussi, je vous remercie de bien vouloir intervenir auprès de votre gouvernement afin que cessent ces pratiques d'une cruauté intolérable. Je joins à mon courrier un texte écrit par Monsieur Raymond AUDEMARD, trésorier de l'association Lévriers en Détresse, intitulé Le Pianiste que je vous recommande vivement de lire (jusqu'au bout si vous en avez la force) car il relate à la perfection le calvaire enduré par ces pauvres lévriers, texte que j'accompagne de quelques photos édifiantes. Je vous prie d'agréer, Monsieur l'Ambassadeur, l'assurance de ma haute considération. |
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Le Pianiste
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C'était un bout de terrain presque plat, une saignée
dans la forêt, les hommes étaient là, en groupe. Ils fumaient
des cigarettes mal odorantes qu'ils roulaient tout en plaisantant. Nous, les
galgos, on était au pied. Les oreilles agitées, attirées
par les mille bruits de la forêt.
Un peu excités aussi, par l'odeur du lapin qui était là,
à quelques pas, dans la cage grillagée. On sentait sa peur. Elle
nous attirait, comme un aimant.
Les hommes se sont mis en rang, chacun avec un galgo serré entre leurs
cuisses, les colliers de corde ou de fil de fer étaient solidement tenus.
Le mien entrait douloureusement dans la peau de mon cou. Puis, ils ont ouvert
la cage. Affolé, il a surgi à la vitesse de l'éclair. Au
signal, les galgueros ont lâché les colliers. J'ai ressenti une
vive douleur à la queue. Pour me faire " démarrer "
plus vite, mon maître l'a entaillée avec son couteau. Comme mes
frères de course, je porte des dizaines de stigmates de ces coupures.
Cela ne me fait pas courir plus vite, mais mon maître ne semble pas s'en
rendre compte.
Alors, j'ai couru. Couru de toutes mes forces, couru de tout mon être.
Je voulais l'attraper cette petite boule de fourrure beige qui s'agitait frénétiquement
devant nous, changeant sans cesse de trajectoire pour nous tromper. Le sang
battait à mes tempes et je sentais l'air s'engouffrer dans ma large poitrine
après les premières secondes où j'avais retenu mon souffle.
Mais je suis un coursier. Un chasseur et un coursier, et je ne le quittais pas
du regard. Je percevais son affolement. Les hommes criaient, tapaient dans les
mains, criant les noms des chiens qui couraient pour eux. J'étais presque
sur lui, je recevais de minces giclées de poussière soulevées
par ses pattes.
Et puis, il y a eu cette motte de terre qui a cédé sous ma patte,
j'ai perdu l'équilibre un instant, mais je ne suis pas tombé.
Blas, un grand galgo noir en a profité, il m'a devancé et a attrapé
le lapin. Il l'a secoué dans sa gueule, en sautant en l'air de plaisir.
Je me suis approché, mais il a grogné. Il était le vainqueur.
Les hommes sont arrivés en courant, ils ont retiré son trophée
à Blas. Il a aboyé. Il a reçu un coup de fouet.
Mon maître était furieux, je l'ai vu donner des morceaux de papiers
au maître de Blas. Il m'a attrapé par le collier, méchamment
et a serré. J'ai gémi. Il m'a donné des coups de poings
et des coups de pied. Ce n'était pas ma faute, je ne l'avais pas vu cette
motte de terre, et puis, le plus important c'était bien que le lapin
qui s'était échappé ait été rattrapé.
Même par Blas !
En revenant vers les voitures, j'ai aperçu Libra. Elle se traînait
sur trois pattes. Elle était tombée. L'os sortait de sa patte
arrière droite, juste au-dessus de la cheville. Son propriétaire,
un gros chasseur du coin l'a insultée, puis il l'a rouée de coups
de pieds. Chaque fois que les coups atteignaient sa patte brisée elle
hurlait. Il riait et il tapait encore plus fort. Puis il a donnée un
coup de talon sur son dos. Elle n'a plus bougé. Plus gémi. Mais
j'ai vu ses yeux. Elle était encore vivante.
Ils l'ont laissée là.
Il y avait de la bière, les hommes ont bu en plaisantant. Le soleil commençait
à chauffer. Mon maître m'a attaché au bout d'une corde et
il m'a entraîné vers la voiture. Je suis monté à
l'arrière, aidé d'un bon coup de pied dans les reins. Tout en
conduisant, très vite malgré l'état de la route, il n'a
pas arrêté de hurler après moi. De m'insulter. De temps
en temps il se retournait et me frappait avec un bâton qu'il a toujours
avec lui. Arrivé à la ferme, il m'a attaché. Très
court. Je ne pouvais pas atteindre la vieille bassine pleine d'eau sale dans
laquelle je bois habituellement. Il est rentré. Je l'ai entendu hurler
encore.
Puis il est sorti, avec un fouet et il a commencé à me frapper.
Je ne pouvais pas m'enfuir, tout au plus me rouler en boule. Le fil de fer m'étranglait
et je suffoquais tandis que les coups pleuvaient sur mon dos, sur mes flancs.
Pourquoi ?
Au bout d'un moment il s'est calmé. Il est rentré. Le soleil cuisait
mes plaies, les mouches se posaient sur moi, mais je n'avais même plus
la force de les chasser.
Nina, une petite galga est venue lécher mes plaies.
Je n'ai pas réagi. Cela apaisait un peu la brûlure. Mais elle ne
pouvait rien faire pour ma gorge serrée et desséchée par
la soif. Nina est là depuis longtemps, elle fait souvent des petits.
Ils partent très vite. Elle est vieille maintenant, elle est très
maigre. Elle est là depuis au moins cinq saisons de chasse.
La journée a été longue. Le maître est parti à
la chasse, avec Nina. Au soir il est revenu. Seul. Je ne disais rien, je ne
faisais aucun mouvement, comme si j'avais voulu me confondre avec le sol. Mais
il est revenu vers moi. Il m'a craché dessus et donné un coup
de sa botte ferrée.
Toute la nuit, j'ai grelotté, de froid, de fièvre, de douleur.
Les tiraillements de ma peau déchirée rendaient chaque mouvement
douloureux. Même respirer devenait un calvaire.
Au matin, il est venu vers moi, il avait une longue corde.
Il m'a détachée, a passé la corde dans le fil de fer qui
me sert de collier et il m'a traîné. Je pouvais à peine
me tenir debout. Il m'a attrapé par le cou et par une patte et m'a jeté
dans la voiture. J'ai hurlé. Il a ri. J'avais mal. Mais son rire m'a
rassuré. En général, quand il rit, il ne frappe pas trop
longtemps. Ou moins fort.
Il a pris un chemin de montagne, un de ceux que nous prenons quand il m'emmène
chasser. Mais jamais je n'aurai la force de chasser. Je ne peux même pas
me remettre debout dans la voiture. J'ai glissé entre les sièges,
sur le plancher et je ressens tous les cahots de la route empierrée.
Il fait beau. Au loin j'entends des oiseaux chanter. Une abeille est venue se
poser sur ma truffe. Je ne pouvais même pas la chasser. Elle s'est envolée.
Il doit y avoir pleins de lapins par ici. Je sens l'odeur de leurs crottes.
Il arrête la voiture. Il sort et fume une cigarette. Par la fenêtre
j'aperçois la fumée bleutée qui s'élève,
mais je ne le vois pas, ma tête posée sur le plancher de la voiture.
J'entends sa botte qui racle le sol. Il écrase sa cigarette. Il fait
toujours cela. Il ouvre sa porte et se saisit de la corde et il tire d'un coup
sec. La douleur est fulgurante. Mon souffle est coupé. Il empoigne sans
ménagement la peau de mon dos, comme le faisait ma mère lorsque
j'étais chiot. Mais il me fait mal. Je ne suis plus un chiot. Il me jette
part terre et il me traîne en me tenant par les pattes. Ma langue sort
de ma bouche, je n'ai plus de salive et la douleur de ma gorge est comme un
fer rouge. Il s'arrête enfin. Je sens alors les cailloux coupants du chemin
qui ont ravivé mes plaies. Il me regarde. Me donne un coup de pied dans
la mâchoire.
Pourquoi fait-il cela ?
Puis il saisit le bout libre de la corde et il le lance dans un arbre, en travers
d'une branche. Je ne comprends pas ce qu'il veut faire. Puis il se met à
tirer. J'essaie de bouger, de me mettre sur mes pattes, mais je suis trop faible
et je retombe, sans force. Il tire toujours, je sens ma tête qui s'élève,
la pression sur ma gorge est horrible. J'essaie d'aboyer mais je ne peux pas.
Il tire encore, mes pattes de devant quittent le sol, je sens mes vertèbres
tendues à se rompre. Ma tête est rejetée en arrière.
Et j'aperçois Nina. Elle est là. A quelques mètres. Son
corps noir et blanc tournoie à un mètre du sol. Sa langue sort
entre ses lèvres et des babines retroussées lui font un rictus
menaçant, elle qui n'a jamais résisté.
Mes pattes arrière touchent le sol. La souffrance est de plus en plus
horrible. Mes antérieurs griffent désespérément
l'air, je me débats, en vain. Mes cuisses sont tendues.Je veux vivre
!
Je sens la tétanie qui les gagne, mes muscles tremblent. Le maître
a allumé une cigarette. Il regarde. Il parle. Il me demande quel air
je suis en train de lui jouer sur mon piano.
Je ne comprends pas. L'air passe de plus en plus difficilement dans ma gorge.
Une de mes pattes arrière vient de céder. La pression se fait
encore plus forte sur mon cou. Je sens l'odeur des arbres, de la sève.
Mais aussi l'odeur de l'homme, sueur, alcool, tabac et essence. Une odeur que
j'ai appris à craindre. Il rit. Ma vision s'obscurcit. L'air ne passe
plus. Je ne sais pas depuis combien de temps je suis là. Les oiseaux
qui s'étaient tus se sont remis à chanter. Le soleil est haut
dans le ciel. Je sens sa chaleur. Mais je ne le vois plus. Je n'en peux plus.
Trop mal.
La délivrance.
Raymond AUDEMARD © LED 2006
Pour bien comprendre le titre de ce texte, il faut savoir
que lorsqu'un galguero pend son chien, s'il a bien chassé ou bien couru,
il s'arrange pour que sa mort soit rapide.
Si, au contraire, le chien a mal chassé ou l'a déshonoré
en perdant une course, il doit souffrir le plus longtemps possible. Le chien,
pendu avec les postérieurs touchant le sol, pourra mettre des heures
à agoniser. Ses antérieurs qui s'agitent évoquent, pour
les galgueros, les mouvements d'un pianiste sur son clavier. Ils utilisent aussi
le terme de " Dactylo ".
Ces gens ont décidément beaucoup d'humour
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